Qui dit bonnes notes dit mauvaises personnes ? Ou l’omniprésence du jugement et ses conséquences

Quand j’ai commencé à lire des livres sur la pédagogie Montessori et l’éducation bienveillante, je suis tombée à de nombreuses reprises sur des auteurs qui expliquaient que, selon eux, punitions comme récompenses étaient à éviter. Cela m’a d’abord surprise parce que, comme la plupart des trentenaires, mon éducation et celle des enfants autour de moi avait été faite de compliments, de récompenses et d’encouragements, ou au contraire, de punitions, réprimandes et mises au coin.

J’ai donc lu avec intérêt ce que les auteurs avaient à dire sur la question. Voilà ce que j’en ai compris : si on juge tout ce que fait l’enfant depuis le berceau (« c’est bien mon chéri, continue », « calme-toi ou je te mets au lit », « bravo, tu sautes super haut, tu es un champion », « non, pas comme ça, tu n’y comprends rien, ça fait dix fois que je te dis comment faire »…) alors la confiance qu’il a en lui et l’estime qu’il a de lui-même sont basés sur le regard et le jugement de l’autre.

Quand un enfant fait un dessin que l’on trouve beau, si on lui dit « waouh, c’est joli, je suis fière de toi » et que cela se répète inlassablement, jour après jour, pour chaque chose accomplie avec succès, alors l’enfant se dit : « si je fais bien, mes parents sont contents. Ils m’aiment, me disent à quel point je suis formidable, ils me font des bisous, m’offrent parfois même des cadeaux quand j’ai réussi quelque chose de particulièrement important ». Idem pour les punitions : « quand je fais mal, Maman crie, Papa me punit, est-ce qu’ils m’aiment encore ? Ils ont l’air tellement fâchés. Ils me disent que je suis pénible/fatiguant/ agaçant… on dirait bien qu’ils ne m’aiment plus trop dans ces moments-là. »

Inconsciemment, l’enfant se dit que l’amour de ses parents est conditionnel : « je t’aime si… tu es sage/ gentil/ calme » et plus tard « si tu travailles bien/ marques plein de buts au club de foot/ rapportes des bonnes notes. »

Quand le système de jugement se poursuit à l’école avec sa cohorte de bons points/ récompenses/ bonnes notes/ punitions/ avertissements/ mauvaises notes, alors l’apprentissage ne se fait plus pour lui-même mais pour le résultat. L’enfant n’apprend plus parce qu’il possède un élan, une curiosité naturelle qui le poussent à apprendre, mais pour faire plaisir à la maîtresse et aux parents, pour recevoir des félicitations et avoir de bonnes notes. Cela engendre un stress important, puisque des résultats dépendent le jugement de l’autre, et, inconsciemment, son amour. L’enfant a le sentiment que pour continuer à être aimé et apprécié, il doit toujours présenter de bons résultats. L’élève qui n’y parvient pas se décourage très vite et perd confiance en lui.

Pour Ken Blanchard (article ici), les bonnes notes finissent par faire les mauvaises personnes parce qu’associer résultats et estime de soi forme les gens à vouloir obtenir toujours plus : les bonnes notes et les félicitations cèdent la place aux augmentations de salaires, postes de plus en plus prestigieux, accumulations de biens matériels… Plus la carrière décolle, plus l’argent et les biens s’accumulent, plus l’estime de soi augmente.

Or cette accumulation ne profite pas au système économique, parce que l’argent n’est pas accumulé pour être ensuite investi et favoriser l’emploi, la croissance, etc. Ce n’est pas une vision à long terme qui est favorisée, mais une vision à court terme, avec tout ce qu’elle engendre de dégâts pour l’emploi, l’environnement, etc.

D’autre part, comme la réussite et le gain ne sont plus des moyens mais une fin en soi, alors tout est bon pour y arriver : « tu vaux ce que tu obtiens et tout se vaut pour l’obtenir. » Tout, même parfois les moyens plus ou moins honnêtes, plus ou moins destructeurs pour le reste de la société.

Mais revenons à l’école et aux parents, qui préparent les adultes de demain. Que pouvons-nous faire pour accompagner les enfants de la manière la plus juste possible ? Il me paraît important de montrer à nos bouts de chou que notre amour est inconditionnel. Nous les aimons pour qui ils sont, et non pas pour ce qu’ils ont : talents, savoirs, résultats…

Reprenons l’exemple du dessin mentionné précédemment. Isabelle Filliozat propose de commenter le travail de l’enfant avec lui plutôt que de le juger : « je vois que tu as mis plein de couleurs, qu’est-ce que cela représente ? Ah d’accord, et là, c’est une fleur ? Ah oui, comme dans le jardin de Mamie ! »

Dans une approche Montessori, l’enfant peut s’auto-évaluer : soit il a réussi à faire l’activité, soit il bloque. Il peut alors recommencer, demander à un copain de l’aider… Il n’y a pas de jugement extérieur, juste un constat : les pièces sont dans les trous, ou elles ne le sont pas. Les cubes sont empilés, ou pas.

Je voudrais terminer avec cette citation tirée de l’interview de Ken Blanchard : « S’il n’y a pas de notes, à quoi bon faire des efforts ?

Il fera des efforts, s’il sait qu’il est un être humain qui est aimé parce que c’est lui. En confiance, il pourra alors être généreux et rendre cet amour aux autres, sans les « presser » pour obtenir de meilleurs résultats et obtenir ainsi leur admiration – qu’il confond avec cette tendresse qui lui échappe… C’est çà, la différence entre un leader qui sert et un leader qui se sert des autres. »

Si l’on veut que le monde de demain soit plus juste, plus chaleureux et plus humain, je crois que cela passe, entre autres, par une réflexion à avoir et des changements à apporter dans notre façon d’élever les enfants et de les noter.